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expressionnistes abstraits et guerre froide culturelle

2 Juillet 2015, 20:27pm

Publié par Marine Assoumov

Dans son livre sur la CIA et la guerre froide, Frances Stonor Saunders décrit la guerre culturelle menée par les autorités américaines au nom de la lutte anti-communiste.

Les Américains aiment avoir des ennemis : l'épouvantail communiste, matérialiste et partageur, a alimenté leur peur et occupé leur stratégie militaire, politique, économique et culturelle dès la fin de la 2nde guerre mondiale. Curieusement, Hitler leur a paru bien moins "diabolique" que l'URSS, et surtout moins longtemps - quelques années contre 30 ans pour les "commies".

Le Congrès pour la Liberté de la Culture, dirigé par Michael Joselsson, a été créé par la CIA en 1950 pour mener un programme secret de guerre culturelle contre le communisme jusqu’à sa dissolution en 1967, suite aux révélations de ses liens avec le gouvernement US par la revue californienne Ramparts.

Le financement -substantiel- du programme provenait de la dizaine de fondations privées contrôlées par la CIA (Farfield, Rockefeller, etc), du Congrès pour la Liberté de la Culture et surtout du plan Marshall. Chaque pays bénéficiaire contribuait à l’effort d’aide en déposant un montant égal à la contribution US pour une utilisation conjointe de ces fonds. 5% de l'argent restaient propriété des USA, soit 200 millions de dollars de fonds de contrepartie mis à disposition de la CIA

Cette propagande culturelle sévissait en Europe principalement, mais aussi en Amérique du sud, en Afrique et même en Inde et au Japon via un ensemble de fondations contrôlées par la CIA : organisation de congrès, de concerts, d'expositions en Europe, publication et traduction de livres anti-communistes, commandes et prix décernés aux écrivains, aux musiciens et aux plasticiens, financement de voyages d'étude et de congrès bidons, séjours tout frais payé dans des lieux prestigieux et fort agréables en Italie ou à Paris, soutien éditorial et financier à des revues culturelles en Grande Bretagne. Complices et corrompus, des intellectuels de haute volée étaient parfaitement au courant de l'emprise américaine sur ces activités, comme Malraux et Aron en France, Arthur Koestler en Angleterre, Helmut Kohl en Allemagne ...

Venons-en aux plasticiens. Le plus grand musée américain, le MoMA de New York, fondé par les Rockefeller et présidé dans les années 40 et 50 par Nelson lui-même, ancien membre des renseignements US en Amérique du sud, a investi sans compter dans la peinture abstraite américaine.

Plusieurs membres et directeurs de ce musée émargeaient à la CIA ou étaient des sympathisants. Pour Alfred Barr, « l’art abstrait est synonyme de démocratie ». Directeur des collections du MoMA, il oeuvrait pour la reconnaissance de ses poulains en organisant de grandes expositions à l’étranger –où rien ne se vendait …-, en commandant des articles élogieux aux plus célèbres magazines –Time, Life avec la double page sur Pollock en 1950, Harper’s bazaar, …-, en achetant plus de 2000 tableaux des jeunes peintres expressionnistes, tout en flattant le goût de l’Américain moyen par des expositions d’art romantique ou figuratif au MoMA. Le plus drôle était que la majorité des anti-communistes, de Truman à Mac Carthy, ainsi que les sénateurs américains, étaient fort rétrogrades en matière d’art plastique …

La CIA a été le meilleur agent de promotion de l’expressionnisme abstrait. Tant mieux pour ces peintres talentueux de l’Ecole de New York, tant pis pour les abstraits européens et le mouvement CoBrA …

Ces artistes étaient-ils conscients de devoir leur succès à la CIA ? Sans doute pas, sauf peut-être Rothko violemment anti-communiste et Barnett Newman persuadé que « l’Amérique deviendra le centre culturel du monde ». De Kooning le regrettait : « quand je fais un dessin, je ne fais pas LA HOLLANDE. […]. Un artiste américain se prend pour un joueur de base-ball, comme le membre d’une équipe qui écrit l’histoire de l’Amérique. » Ad Reinhardt est resté le seul artiste « de gauche », participant à la marche des droits civiques en 1963, ce qui explique peut-être qu’il est resté longtemps ignoré …

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